Tabary ne sera jamais calife à la place du calife
«En chaque homme, il y a un Iznogoud qui sommeille», avait un jour glissé malicieusement Jean Tabary, disparu jeudi dernier à l’âge de 81 ans. A la tête d’une œuvre résolument populaire aujourd’hui un peu passée de mode, l’ex-complice de René Goscinny aimait se représenter dans de savoureux autoportraits. C’est dans l’un d’eux, tracé d’une patte nerveuse qui fonctionnait comme une marque de fabrique, qu’il adressait ainsi un clin d’œil à ses lecteurs.
Nombreux, les lecteurs. Au plus fort de sa gloire, grosso modo au mitan des années 70, Tabary faisait partie de ces auteurs incontournables – on ne disait pas encore «bancables» – plébiscités par le grand public. De ce dessinateur né en 1930 à… Stockholm, et qui avait débuté comme plâtrier dans le bâtiment, les amateurs de bande dessinée à dévorer dans la presse avaient aimé les premiers travaux: les aventures de Richard et Charlie, vaguement inspirées graphiquement par Franquin, mais surtout Grabadu et Gabalioutchou, les «héros les plus cons de la BD», selon une formule irrésistible imaginée par Gotlib.
Truculents
A ces péchés de jeunesse nés dans le magazine communiste Vaillant, ancêtre du journal Pif, certains avaient préféré Totoche, un titi parisien à la tête d’une bande de mômes parmi lesquels on trouvait Corinne et Jeannot, deux personnages secondaires truculents appelés à s’émanciper dans des gags bien à eux.
Curieusement, toutes ces figures appréciées de la foule au point que certaines auront droit à leurs propres publications sous forme de pockets mensuels, ne connaîtront pas véritablement le succès en album. Il en ira de même de Valentin le vagabond, pourtant créé avec Goscinny au début du journal Pilote.
Il faudra attendre l’arrivée d’Iznogoud pour que Tabary connaisse la consécration. Imaginé par René Goscinny en 1961 dans une histoire du Petit Nicolas, puis créé véritablement en 1962 à l’intérieur des pages de la revue Record, l’ignoble vizir fonctionnera d’abord comme faire-valoir du bon calife Haroun el-Poussah. Rapidement toutefois, il va voler la vedette à son maître. Iznogoud? 1,50 m de méchanceté en babouches, dont l’ambition se résume à une phrase: «Je veux être calife à la place du calife!»
Calembours
Ecrites par René Goscinny jusqu’à son décès en 1977, puis poursuivies seul par Tabary, les mésaventures d’Iznogoud vont connaître une audience qui assoira enfin la réputation de leur dessinateur. Traduite en quinze langues, la série a vendu plus de dix millions d’albums de par le monde malgré ses innombrables calembours, pas forcément faciles à traduire. Elle a fait l’objet d’une série d’animation, mais surtout d’un film à succès (contournable) de Patrick Braoudé, avec Michaël Youn dans le rôle d’Iznogoud.
Discret, Jean Tabary s’essaiera un temps à l’auto-édition, sans grand succès. Peu en phase avec la bande dessinée d’aujourd’hui, il poursuivra Iznogoud vaille que vaille, jusqu’à ce qu’un accident vasculaire cérébral en 2004 ne l’incite à passer la main à ses enfants Muriel, Nicolas et Stéphane. Quatre ans plus tard, le trio publiera Les mille et une nuits du calife, 28e et, à ce jour, dernier album d’Iznogoud.
Sans réaliser des étincelles, Nicolas aux pinceaux, Muriel et Stéphane au scénario, n’avaient pas dénaturé Iznogoud. L’occasion pour un Jean Tabary diminué mais reconnaissant de constater non sans émotion que son colérique vizir ne deviendrait jamais calife à la place du calife.









